La tragédie qui se joue en ce moment dans les hauteurs parisiennes de Ménilmontant est le combat qui oppose les requins promoteurs aux trublions de la culture. La décision de fermeture du squat artistique de la Miroiterie a été rendue et, sur place, la résistance s’organise… La trêve hivernale passée, l’expulsion menace. DOSSIER RÉALISÉ PAR FRED HUIBAN


Décision rendue le 16/02 par le Tribunal d'instance du XXe : « Attendu que les occupants de la Miroiterie entravent la bonne marche de la spéculation immobilière..., attendu qu'ils n'avaient de soutien que la mairie unanime du XXe..., et qu'ils présentent la circonstance aggravante d'être sans le sou..., lesdits occupants sont condamnés à quitter les lieux « sans délai » et à régler solidairement une indemnité de 2800€ par mois d'occupation depuis... **mars 2009** (qui s'ajoute à la précédente de 1500€...) ». Les occupants de la Miroiterie, au 88 rue de Ménilmontant, se pourvoient en cassation, continuent les concerts de soutien et appellent à une grande manifestation le 14 Mars devant l’Hôtel de Ville. Étant entendu que le  brassage des idées se passe souvent en dehors des cercles établis, ne serait-il pas à l'honneur d'une ville comme Paris, si elle veut être d'avant-garde, de venir en aide aux squats menacés ? Elle se doit de respecter ces zones autonomes comme d'authentiques lieux de création moderne. Il n'y a pas que le 104 dans la vie. Encore moins dans la vie d’un quartier.

 

 

 

 

 

 

 

Interview de Frédéric Atlan, un des « activistes » de la Miroiterie.

 

 

La Mairie du XXe aurait-elle pu faire quelque chose pour arranger votre situation ?

« La mairie n’a pas préempté, c’est-à-dire qu’un propriétaire à partir de 2007 a commencé à acheter lot par lot tranquillement, parce que c’était une infinité de petits lots. Ça s’est fait en en catimini et la mairie n’a pas calculé, elle n’a pas bronché et nous de notre côté, comme on avait été tranquille pendant des années sans avoir de nouvelles, on ne s’inquiétait de rien. En fait, si on avait été moins cons, je pense qu’on aurait pu essayer de se renseigner pour peut être racheter, car le mec a acheté ça une misère. Que je ne dise pas de bêtise, tout l’ensemble de la Miroiterie, je ne sais pas combien il y a de mètres carrés au sol, mais plusieurs milliers, 500 000 euros, soit l’équivalent d’un trois pièces à Paris. C’est assez dingue.

Quelles sont les alternatives ?

On ne peut pas faire grand chose, parce qu’un propriétaire a racheté et la mairie n’a pas préempté donc on ne peut pas obliger un propriétaire à vendre… Même s’il y a eu un vœu des élus du XXe pour le soutien de la Miroiterie pour qu’on trouve une solution, et un vote du conseil de Paris, sur le plan de la ville en général pour la pérennité du lieu. Mais voilà, ce n’est qu’un vœu pieu et puis comme souvent les politiques disent en gros « on fait ce qu’on peut, mais on ne peut rien faire ». En plus la ville n’a plus d’argent… Parce qu’il y a eu une baisse des transactions, elle en a quand même quand même pas mal pour le 104 (nouveau projet de la municipalité dans l’arrondissement, ndlr) qui ne marche pas trop… En l’occurrence, faire de la culture, ici à la Miroiterie, serait bien moins cher. J’ai lu récemment dans « 75020 » que Julien Bargeton, le responsable de la culture du XXe disait que la mairie regardait ce qu’elle avait comme lieux disponibles pour voir si on ne pouvait pas faire quelque chose etc. Mais ce sont des paroles donc faut voir.

En fait c’est assez complexe…

Il y deux jugements différents parce que la partie adverse (la propriétaire) a scindé les lots en deux. Il y avait une partie commerciale et une partie habitation. Il y a une partie qui est au Tribunal de grande instance, sur laquelle on a eu un délai jusqu’au mois d'avril à peu près, et un autre sur lequel on a une expulsion immédiate depuis le 16 février. Il n’y a pas eu le délai de deux mois habituel dans ces cas-là. C’est une décision de justice qui n’est pas motivée et qui ne répond pas aux questions posées par notre avocat. On va essayer de se pourvoir en cassation. C’est une décision très dure dans le sens où l’on dit à quelqu’un qui rachète un lieu occupé depuis dix ans qu’en gros, il a raison. « Et dégagez tout de suite ». On encourage les gens à spéculer sur la misère, donc ça c’est un peu terrible. On en est là, on continue notre activité et puis tant que ce n’est pas fermé, on va faire des concerts et continuer à bosser.

 

 

Rencontre avec Michel KTU, artiste peintre  et membre du groupuscule à l’origine de l’ouverture de la Miroiterie il y a dix ans.

 

 

Peux-tu te présenter ?

« Je suis artiste peintre, je travaille dans la déco comme intermittent. Au préalable, on a ouvert la Bellevilloise, on y a squatté deux ans. C’est en étant là-haut qu’on a vu que les miroitiers partaient petit à petit, et donc on investissait peu à peu les lieux.  Ça fait aussi pas mal d’années que je fais en parallèle de la programmation de concert dans divers lieux, pas que dans des squats d’ailleurs. C’est assez ciblé, quoi que ce soit assez vaste, c’est surtout du rock, punk, psycho, garage, hardcore, trash, métal. C’est une musique indépendante avec un public spécial, et comme il n’y a pas beaucoup de scènes et d’endroits pour la diffusion de ces musiques à Paris, on fait ça forcément dans des endroits un peu underground. J’ai commencé dans les catacombes, il y a 25 ans, on faisait des concerts sauvages à l’époque du rock alternatif, j’ai "descendu" la Mano Negra, les Négresses Vertes et compagnie. Maintenant, il y a une évolution, nous sommes à la Miroiterie. On a la chance d’avoir une petite salle de spectacles dans ces bâtiments (il y en a une dizaine), qui englobe, en tassant bien les punks, 100, 120 personnes. J’y ai organisé des concerts : comme  Depth Charge ou Sub Humans, qui sont des groupes assez mythiques pour ceux qui connaissent. Et j’ai eu 400 personnes en public. Ça fonctionne très bien, on n’a pas trop de sécurité à l’entrée, on n'a jamais eu d’embrouilles à vrai dire, à part deux ou trois ‘borachos’ à la fin qu’on est obligé de sortir et puis voilà.

C’est flippant de ne pas savoir ce qui va arriver ?

Ici c’est un squat, donc dès l’ouverture on n’était pas chez nous en ne sachant pas où on allait mettre les pieds et si on allait se faire virer trois ou quatre jours après. Les premiers mois où l’on s’est installé, c’était un véritable chaos. Quand les miroitiers sont partis, ils ont laissé un véritable chaos, du verre brisé, des miroirs cassés. Il y avait un bordel monumental, dans tous les coins et dans toutes les pièces. On a mis un peu plus de quatre mois de nettoyage forcené. C’était un dépotoir. Mais tout ça en croyant qu’on allait se faire virer du jour au lendemain, donc ça fait quand même dix ans. Un squat, c’est un peu ça, on ne sait pas quand on va se faire virer.

Oui mais là ?

Et là, depuis un an, il y a un type, un marchand de biens qui a racheté le lieu. Ce qu’on sait c’est que ce sont des professionnels des espaces occupés par des squatteurs artistes, parce qu’ils n’en sont pas à leur premier squat… Ils laissent les artistes animer un quartier. Ici c’est les hauteurs de Ménilmontant et faire en sorte que ce quartier vive et survive, au niveau de la population, au niveau des commerçants qui nous entourent, parce qu’ils ont tous fait notre beurre avec nous, faut pas croire, entre autres pendant les concerts, les bars en face, le marchand de vin d’à côté, le marchand de sandwichs juste en bas, le tabac encore en bas et tous les bars adjacents. Voilà, c’est une animation de quartier. Arrivé à un stade, ces gens-là achètent au franc symbolique, c’est-à-dire qu’ici il y avait une quarantaine de propriétaires, ce que l’on ne savait pas, entre une trentaine et une quarantaine de personnes qui ne pouvaient rien faire les uns sans les autres ; ils ne se connaissaient pas, beaucoup avaient disparu, soit ils étaient à l’étranger soit ils étaient morts. Ils ont fait appel à une société spécialisée et, en gros, nous sommes en trop là-dedans. Toutes les grandes villes de France mais aussi européennes ont besoin d’espaces de liberté et de subversion, c’est important, vu les conditions politico-débilo-actuelles et financières du monde, un air de liberté fait forcément du bien. Si j’organise des concerts, c’est en partie pour ça parce que j’ai dû passer 4500 groupes du monde entier en dix ans. Du punk chinois, brésilien, argentin, sud-africain, de toute l’Europe, de toute la France, de partout. Et ces gens-là n’ont aujourd’hui plus trop de scènes ni de salles pour s’exprimer. A Paris, il va rester quoi ? Les grandes salles ultra-chères, que les producteurs, tourneurs que je côtoie ne peuvent pas payer, parce qu’une location de salle, ça va être tout de suite au minimum dans les 2000 euros, sans qu’ils aient le bar et un retour financier, et puis les entrées à 40 euros et 6 euros le demi. Nous, ce n’est pas notre politique, je fais ça pour le peuple, je fais ça pour l’art, pour le public que je vois à chacun de mes concerts depuis un an qui pleure parce qu’ils n’ont plus cet espace charmant en plus qu’est la Miroiterie, avec sa grande cour et ses vieux bâtiments, son accueil charmant...

Que vont devenir les artistes qui viennent créer ici?

Les artistes de la Miroiterie, c’est encore une autre histoire. Si j’ai ouvert cet espace, parce que j’avais besoin d’un espace vital de travail. Des gens habitent là. Moi ce n’est pas le cas, je suis à Belleville. On imagine bien qu’en faisant de la déco et en peignant des toiles, je ne puisse pas faire ça chez moi, je n’habite pas non plus Versailles… Donc nous sommes d’utilité publique. On réquisitionne des espaces pour nous, mais aussi et surtout pour le peuple. En dix ans, ce sont beaucoup de gens de l’extérieur, des photographes, des graphistes, des gens qui bossent sur le théâtre, la danse, qui avaient des projets et qui avaient besoin d’un endroit de répétition, à qui l’on a ouvert nos portes et qui ont fait ce que la Miroiterie est devenue ce qu’elle est. C’est le public des concerts, c’est des groupes, c’est des producteurs. Nous on est là, sur le terrain, au front, comme des communards.

Dans l’immédiat, vous n’avez pas trop de perspectives. Quelles solutions pour délocaliser les ateliers de la Miroiterie ?

Si on avait tous un ami milliardaire, ça serait bien ! On avait une bouée de sauvetage qui est à la Maire de Paris, bon… Je ne leur jette pas la pierre. Droite comme gauche, c’est un peu pareil. Ils sont tous au courant. À la base, c’était la mairie du XXe. Par la suite, il y a eu Christophe Girard, qui est chargé de la culture, donc un des bras droits de Delanoë. On a eu des réunions avec eux. Effectivement, ils font des choses pour les squats d’artistes à Paris, car on n’est pas les seuls… Mais chaque squat est un peu différent. Les personnes qui tiennent ces lieux le sont aussi, n’ont pas les mêmes valeurs chimiques que nous, ni la même prestance… La Miroiterie est unique en son genre. On est en capacité de faire beaucoup plus de choses que ces gens-là, maintenant si ces gens-là font de beaux dossiers car ils ont tous fait des écoles supérieures… Nous on n’est pas comme ça, on vient du terrain, on est là, à peindre nos toiles, à l’écoute du peuple. Effectivement, la Mairie aurait pu nous racheter avant que ce promoteur ne rachète les lieux. Il y a aussi le fait que « ah on n’a pas d’argent », mais on le met dans des choses totalement inutiles, La Nuit blanche, le 104, et les millions d’euros dépensés dans un truc où il ne se passe jamais rien. Ils vendent une pizza et il y a trois quatuors à cordes qui jouent tous les six mois… Ça fait 26 ans que je suis parisien et que je fais de l’associatif. À l’époque, on s’est battu contre Chirac, par la suite contre Tiberi, après on a longtemps parlé avec les maires d’arrondissements… Je ne dis pas qu’ils ne nous comprennent pas, ils nous soutiennent, il y a un combat à faire… Je comprends qu’il y a bientôt les élections, maintenant on fait quoi ? On se fait virer. Ok. Un juge a décidé, et encore ce n’est pas fini. Nous faisons appel de l’appel, donc nous allons en cassation.  Mais c’est quand même dommage que le peuple n’ait pas son mot à dire, et que ce soit un juge, qui n’a pas su quoi faire de notre dossier, qui a rejeté ça en nous virant facilement, et en nous demandant une somme exorbitante de dédommagement à refiler à ce type. Alors que nous sommes d’utilité publique, on aurait du nous payer pour tout ce que l’on a fait en dix ans ! On va attendre la manifestation du 14 mars entre l’Hôtel de ville et ici, et après on verra. Disons qu’il y a trois problèmes à la Miroiterie : il y a les gens qui habitent là, le côté social, donc on ne va pas les mettre dehors… Quoiqu’ils soient capables de tout. Ils ne sont pas nombreux, mais il faudra les reloger. Il y a les artistes, car il y a quand même des espaces vacants qui appartiennent à la Mairie de Paris ou à d’autres entités à Paris, des espaces de travail qu'ils pourraient nous donner ou nous louer mais à un faible prix.

Ironie du sort…

J’ai lu dans l’Express, dans le hors-série consacré au XXe arrondissement : "Nous sommes à l'avant-garde de Paris". Madame le Maire nous dit que « oui j’ai rêvé (comme Martin Luther King) que le XXe serait l’arrondissement futur de l’art et de la culture à Paris, et je compte bien ouvrir des squats »… Texto dans l’Express… pour inviter des artistes européens, et non pas parisiens. Mais nul n’est prophète en son pays… Alors peut être que je devrais aller bosser au Japon ou au Chili, moi je veux bien si on me paie le voyage… En tout cas, il ne faut pas croire que les squatters ou les punks sont des voyous, c’est une musique très évolutive et intéressante, il se passe plein de choses à tous niveaux. Donc on n’a plus de salle non plus, on est encore là. On va se battre jusqu’au bout.